La saisie vocale comme outil pour dédramatiser la prononciation
en classe d’espagnol
Marie-Anne Salaun, qui exerce au collège Henri Le Moal à Plozevet, nous explique sa démarche de travail sur la prononciation avec un hors ligne.
Dans
les classes de collège, la prononciation en espagnol reste pour
beaucoup d’élèves une source de gêne ou de crispation.
L’utilisation de la saisie vocale sur des iPads en mode hors ligne
devient alors un outil pertinent pour travailler les sons spécifiques
de la langue et la mélodie, sans la peur d’être jugés. Elle
permet aussi de se familiariser avec le son de sa propre voix dans la
langue cible et de susciter une prise de conscience de l’importance
des aspects phonologiques de l’espagnol ainsi que des écarts entre
le français et l’espagnol, ou même d’ordre métalinguistique («
Pourquoi l’iPad n’a-t-il pas compris ? »). Par ailleurs, le
dispositif fournit un retour immédiat et neutre qui rassure : ce
n’est plus le professeur qui évalue la prononciation, mais l’outil
lui-même. On dédramatise, on joue avec la langue en répétant
ensemble les sons et mots « difficiles », en les exagérant, et on
peut même rire des erreurs de reconnaissance vocale.
Dans
le cadre de la préparation d’un projet eTwinning, les élèves de
3e devaient poster des présentations personnelles pour se faire
connaître de leurs camarades espagnols. L’objectif était de les
entraîner pour la production finale en améliorant la prononciation
de certains sons propres à l’espagnol ainsi que leur intonation.
Sous la forme d’un atelier autonome, les élèves devaient relever
de mini-défis et accomplir des missions afin d’obtenir leur badge
de « Maestros de la pronunciación ». Le fonctionnement
reposait sur une organisation en binômes avec rôles tournants : un
élève prononçait, l’autre observait la transcription sur l’iPad,
puis on inversait. Ils s’auto-corrigeaient et se corrigeaient
ensemble. Les activités alternaient entraînement des sons, dictée
vocale coopérative, jeux d’intonation et mini-défis ludiques
comme les trabalenguas, avant d’aboutir à une
présentation enregistrée destinée aux correspondants eTwinning
(enregistrée via le dictaphone de l’iPad). Le rôle du
professeur-accompagnateur (puisqu’il n’est plus « évaluateur »)
était de circuler pour apporter des corrections supplémentaires,
modéliser, accompagner et valider les missions et les défis. Le
travail en autonomie selon un plan de travail permettait aussi de
différencier les activités : chaque élève avançait à son rythme
et pouvait valider une mission en réalisant seulement une partie de
celle-ci (par exemple : 8 à 10 mots correctement reconnus, 3 phrases
correctes, ou 3 mots sur 5). Les élèves les plus avancés
pouvaient, quant à eux, réaliser des défis optionnels, plus
créatifs ou plus ludiques. À la fin, lorsque l’élève avait fait
valider toutes les étapes par l’enseignant et envoyé son fichier
enregistré via AirDrop, il obtenait son badge.
Les
bénéfices sont nets : engagement massif, motivation accrue
(renforcée ici par la remise symbolique du badge), progrès rapides,
prise de conscience de certains mécanismes phonétiques et sentiment
de réussite — notamment chez les plus fragiles. L’aspect
ludique, allié au support technologique, motive fortement, et le
feedback immédiat permet des progrès rapides et mesurables dans
l’articulation des sons et l’intonation exclamative, même si le
rôle du professeur reste crucial pour corriger et expliciter la
nature de l’erreur phonétique (confusion rr/r, par
exemple) ou rectifier la prosodie. L’élève devient acteur de sa
prononciation : il se corrige en observant le résultat. Cela
renforce la confiance à l’oral et la conscience du rôle de la
voix dans la communication, ainsi que de l’importance de parler
distinctement pour être compris.
Certains
points restent néanmoins contraignants : les aspects techniques de
l’iPad doivent être bien maîtrisés en amont (paramétrage de
l’application Pages, choix de la langue, activation du
micro). Il est préférable d’intégrer un temps de prise en main
avant de se lancer dans les activités. De même, la compréhension
des consignes techniques, numériques et pédagogiques doit être
explicitée lors d’une démonstration collective initiale via
vidéoprojecteur.
La
reconnaissance vocale peut être approximative ou parfois capricieuse
: l’iPad retranscrit uniquement ce qu’il comprend, ne corrige pas
ou corrige ce qu’il « croit » comprendre. Des différences de
précision peuvent apparaître selon les modèles d’iPad ou les
voix des élèves. La ponctuation espagnole est elle aussi
approximative : il faut l’ajouter « vocalement » en dictant «
punto », « coma » ou « signo de
exclamación/interrogación », même si la machine identifie
parfois une question et ajoute automatiquement un point
d’interrogation final (mais pas d’exclamation). Cela permet aussi
un travail sur l’adaptation et la variation de l’intonation.
Autre point négatif : les signes d’interrogation et d’exclamation
inversés en début de phrase sont absents sur les modèles d’iPad
utilisés.
La
gestion du bruit demande également une vigilance constante. On peut
anticiper en utilisant un fond d’écran interactif avec des visuels
(modalités, feu tricolore indiquant le niveau sonore) ou d’autres
outils visuels de gestion du bruit (comme Bouncy Balls) pour
permettre aux élèves de s’autoréguler. Une fois l’outil pris
en main, on peut faire travailler les élèves en petits groupes
alternés ou par zones de la classe afin de limiter le bruit, mais
aussi la dispersion ou les échanges en français.
Un
cadre bienveillant doit être instauré dès le début (constitution
de binômes « bienveillants », valorisation des réussites, des
progrès et des attitudes coopératives). La mise en œuvre de
stratégies de médiation linguistique et relationnelle (dictée
coopérative, reformulation, explications) et d’écoute mutuelle
permet d’encourager la coopération et la correction entre pairs.
Par exemple, l’élève plus avancé reformule un message oral pour
le rendre plus compréhensible.
Néanmoins,
on ne peut que constater l’efficacité de ce dispositif. Des
prolongements intéressants s’ouvrent vers un parcours phonétique
à développer sur l’année, une intégration dans les projets
interdisciplinaires et une valorisation des productions dans un
espace numérique. L’outil peut également servir de préparation à
l’oral du DNB : les élèves s’entraînent à se faire comprendre
et à corriger leurs erreurs.