Les travaux menés dans le cadre du projet « L’IA pour l’éducation aux langues », porté par le Centre européen pour les langues vivantes (CELV) du Conseil de l’Europe, s’inscrivent dans un contexte de questionnements croissants autour de l’usage de l’intelligence artificielle (IA) dans les pratiques enseignantes. L’ambition de ce projet n’est pas de promouvoir l’IA comme une solution en soi, mais de réfléchir collectivement à la manière dont elle peut assister les pratiques professionnelles des enseignants de langues vivantes, de façon responsable, pertinente et didactiquement fondée.
Le projet, piloté par Achilleas Kostoulas (Université de Thessalie), et dont Anne-Laure Dubrac (Université Paris XII), Aleksandra Ljalikova (Université de Tallinn), Jérémie Serror (Université d’Ottawa) et Elisabeth Pölzleitner (Université de Graz) sont co-contributeurs, vise à produire deux résultats complémentaires : d’une part, un ensemble de lignes directrices venant enrichir les cadres institutionnels et juridiques existants ; d’autre part, un parcours de formation en ligne destiné à accompagner le développement de la littératie professionnelle des enseignants dans le domaine de l’IA appliquée à l’enseignement-apprentissage des langues.
Les lignes directrices proposées reposent sur une structure volontairement claire et opérationnelle, organisée autour de quatre éléments :
des compétences professionnelles ;
des questions réflexives.
Le point de départ de cette démarche n’est jamais l’outil technologique. La question centrale n’est pas « comment utiliser l’IA ? », mais bien « quel aspect de la didactique des langues est renforcé par cet usage ? ». Cette inversion du regard est essentielle : une activité pédagogiquement fragile ne devient pas pertinente parce qu’elle intègre de l’IA. Au mieux, l’outil peut en améliorer l’apparence ou l’efficacité de surface, sans transformer en profondeur les apprentissages visés.
Les principes fondateurs peuvent être déclinés sous forme de compétences professionnelles, qui ne relèvent pas de compétences numériques stricto sensu. Elles s’ancrent dans le cœur du métier enseignant et peuvent, par exemple, être formulées ainsi : « Je peux concevoir des activités d’apprentissage soutenues par l’IA avec une intention pédagogique en accord avec le paradigme de valeurs de l’enseignement-apprentissage des langues de mon institution. ».
Ces compétences engagent nécessairement une phase réflexive, invitant l’enseignant à interroger les valeurs et les objectifs de son contexte professionnel, la portée réelle de l’usage envisagé, ainsi que son centrage sur l’apprenant et son sens social. Les échanges menés lors de l’atelier ont montré que cette approche est suffisamment intuitive pour permettre une appropriation claire, aussi bien par des enseignants expérimentés que par des personnels en formation initiale. Les lignes directrices deviennent ainsi de véritables outils de réflexion professionnelle, et non de simples objets conceptuels.
Un principe fort se dégage de l’ensemble des travaux : l’intelligence artificielle ne peut en aucun cas constituer le point de départ d’une élaboration pédagogique. Quelle que soit l’entrée envisagée — activité avec les élèves, conception de séquences, évaluation — l’usage de l’IA n’a de sens que s’il est intentionnel, efficace et pédagogiquement justifié.
La conception doit d’abord se concentrer sur l’objectif d’apprentissage : ce que l’élève doit comprendre, savoir faire, médiatiser ou transférer. Ce n’est qu’ensuite que l’IA peut être envisagée, comme un moyen parmi d’autres, et uniquement si elle apporte une plus-value clairement identifiable, par exemple en matière de différenciation, de médiation ou de feedback.
Dans cette perspective, un usage qui se limiterait à une simple substitution — au sens du modèle SAMR — n’est pas considéré comme pertinent. Le cadre proposé vise explicitement à éviter les usages gadgets, ainsi que toute forme de délégation implicite des décisions pédagogiques à l’outil. L’enseignant demeure pleinement responsable de ses choix didactiques : l’IA n’est qu’un levier au service des apprentissages langagiers, jamais un substitut au jugement professionnel.
Le cadre d’analyse élaboré par le groupe de travail s’articule autour de quatre lignes directrices complémentaires, qui constituent autant de points d’appui pour interroger la pertinence d’un usage de l’IA en contexte d’enseignement des langues.
Les usages doivent se conformer au cadre institutionnel et juridique, respecter la protection des données personnelles et garantir la sécurité des élèves. Les échanges ont mis en évidence que la légalité ne suffit pas à elle seule : une pratique peut être légale sans être pleinement sûre, ou inversement, ce qui appelle une vigilance constante de la part des enseignants.
Cette ligne directrice interroge la place de l’humain, la diversité linguistique, la justice sociale et les enjeux de développement durable. L’IA devient ici un objet d’éducation à part entière. La notion de « critique » est entendue dans son acception scientifique : questionner les représentations, les biais, les rapports de pouvoir et les effets systémiques des technologies, plutôt que formuler un jugement de valeur immédiat.
Un usage de l’IA n’est justifié que s’il apporte une plus-value réelle aux apprentissages langagiers. La question centrale n’est pas ce que l’IA peut faire, mais ce qu’elle devrait faire. Les discussions ont rapidement conduit à analyser la manière dont l’IA peut redessiner la conception des tâches, influencer les interactions pédagogiques, la réflexion des élèves et leur créativité.
Cette ligne directrice affirme que les décisions doivent rester humaines. L’enseignant conserve une pleine autonomie professionnelle, et l’élève reste acteur de ses apprentissages. La notion d’agentivité s’est révélée culturellement variable et parfois difficile à opérationnaliser, notamment dans les activités langagières, mais elle constitue un enjeu central pour éviter toute automatisation des choix pédagogiques.
Ces quatre axes convergent vers un principe commun : l’activité pédagogique au service de la progression des élèves est centrale. Compte tenu notamment du coût environnemental des technologies numériques, l’IA ne doit être mobilisée que lorsque sa plus-value est clairement établie et assumée.
Le CELV propose actuellement une plateforme de formation en ligne organisée par activités langagières. Ce travail conséquent offre de nombreuses pistes d’usages, mais soulève également des questions, notamment en matière de souveraineté numérique, dans la mesure où les exemples s’appuient majoritairement sur des outils commerciaux.
À l’échelle académique, un groupe de travail est en cours de constitution afin d’élaborer une grille d’analyse et un parcours méthodologique fondés sur les quatre lignes directrices et leurs questions réflexives. Ce travail nécessitera de préciser et d’affiner la formulation des compétences professionnelles, avec pour objectif d’accompagner les enseignants dans leurs choix et leurs prises de décision.
À terme, ces réflexions pourraient donner lieu à un parcours de formation dédié, destiné à soutenir une intégration raisonnée, critique et didactiquement fondée de l’intelligence artificielle dans l’enseignement des langues vivantes.